Dakar-Paris à vélo ou quand l’aventure dépasse les limites
Simon Guignard n’est pas un inconnu dans le monde des sports d’endurance. Traileur de haut niveau, il a choisi le vélo pour une raison simple : « C’est un moyen d’aller loin, de voir du pays, tout en préservant son corps ». Mais cette traversée Dakar-Paris est aussi un hommage à son père, qui avait effectué le trajet en voiture trente ans plus tôt. « Il nous racontait ses galères, les nuits dans le désert… J’ai toujours rêvé de le faire à mon tour », confie-t-il.
Pour Simon, le vélo incarne l’esprit des anciens Paris-Dakar : « C’est l’aventure, la débrouille, les pistes. Pas la route. » Un état d’esprit qui résonne avec les valeurs du cyclotourisme, où le voyage prime sur la vitesse.
Une préparation minutieuse, entre endurance et logistique
Préparer un tel défi ne s’improvise pas. Physiquement, Simon s’appuie sur des années d’expérience, dont la French Divide (2 200 km en autonomie) et une course de 900 km en Écosse. « C’est une préparation sur le très long terme », explique-t-il. « Le vélo, c’est moins traumatisant que la course à pied, et ça permet de faire de grosses heures d’endurance. »
Côté logistique, le défi était immense : traverser l’Afrique pendant le Ramadan, anticiper les zones désertiques, calculer les réserves d’eau (jusqu’à 18 litres par jour !), et prévoir le matériel pour des écarts de température extrêmes. « Il fallait tout anticiper : l’eau, la nourriture, la sécurité, les réparations… »
L’autonomie, une philosophie de voyage
Voyager en totale autonomie, pour Simon, c’est « être capable de tout gérer soi-même ». Cela signifie porter son eau, son bivouac, ses outils, et accepter un confort minimal. « Je me sens mieux quand je suis léger. L’idée, c’est d’emporter seulement ce qui permet de continuer à avancer. »
Sur la route, les journées variaient entre 100 et 150 km, selon le terrain et le vent. « Dans le Sahara, avec un vent de face, j’avançais à 10 km/h. Mentalement, c’est dur… » Mais c’est aussi dans ces moments que l’aventure prend tout son sens.
Les rencontres, cœur du voyage
Si Simon aime les défis physiques, ce sont les rencontres qui ont marqué son périple. « J’avais envie de faire des kilomètres, mais aussi de profiter des moments humains. » Des discussions avec des locaux, des partages de repas, des accueils inattendus… « Ces échanges, ces souvenirs, c’est ça qui reste. »
Un message pour les jeunes : l’aventure commence près de chez soi
Simon a un conseil simple pour les jeunes sportifs : « Sors dehors et va faire des trucs ! » Pas besoin de traverser un continent pour vivre une aventure. « Même en dormant en bivouac à un kilomètre de chez soi, on peut vivre quelque chose d’extraordinaire. »
L’exploit de Simon Guignard rappelle que le cyclotourisme, c’est bien plus qu’un sport : c’est une philosophie de vie, où l’aventure, la rencontre et le dépassement de soi se mêlent. « À vélo, tout est plus beau » – et Simon en est la preuve vivante.
Rencontre avec Simon Guignard
Lors de votre traversée, vous avez mentionné des défis logistiques majeurs, notamment en Mauritanie et dans le Sahara. Quels ont été les outils ou techniques (cartographie, gestion de l’eau, matériel) qui vous ont le plus aidé à surmonter ces obstacles ? Avez-vous des conseils pour les cyclotouristes qui rêvent de se lancer dans des aventures similaires ?
Le travail le plus important, il se fait en amont. J’ai utilisé une combinaison d’outils : des cartes classiques, des plateformes comme iOverlander, Komoot, Strava, des forums, des vidéos de gens passés avant moi, et aussi Google Maps en zoomant bien, on arrive à distinguer une piste, un village, et surtout à estimer s’il y a vraiment du monde ou non. C’est un détail qui peut changer beaucoup de choses.
Côté matériel, même logique : anticiper les pannes avec quelques pièces de rechange des maillons rapide, des plaquettes de freins, une chambre à air, de la colle néoprène et un bon multi outil. J’étais en tubeless, avec le nécessaire de réparation. Et pour le reste… du bon scotch et des rislan. Ça paraît basique, mais ça m’a permis de réparer des choses qui semblaient irréparables.
Pour l’eau, c’est une question de calcul permanent. En roulant, je consommais environ 500 ml par heure et il fallait aussi compter l’eau pour cuisiner. Mon kit de base, c’était 5 litres. Avec les sangles supplémentaires que j’avais prévues pour fixer des bouteilles sur le vélo, je suis monté jusqu’à 18 litres sur les étapes les plus isolées.
Mon premier conseil, c’est d’avoir peur mais la bonne peur. Celle qui pousse à bien se préparer, pas celle qui paralyse. Parce que certains endroits sont vraiment reculés, et je ne conseille pas ce type d’aventure à tout le monde. Il faut une vraie expérience en endurance, et une capacité à rester calme face à l’imprévu parce que si quelque chose se passe mal, soit tu te débrouilles seul, soit tu attends qu’un 4×4 passe.
Pour la sécurité, j’avais un téléphone satellite : envoyer un message pour dire que tout va bien, être suivi à distance, ça change tout mentalement.
Mais le plus important, c’est ça : ne pas paniquer. Si la préparation est sérieuse, la panique n’a pas de raison d’être. Et si un problème arrive malgré tout, on prend ce qu’on a, on réfléchit posément, et on trouve une solution.
Vous avez souligné l’importance des rencontres humaines pendant votre périple. Pouvez-vous nous raconter une anecdote ou un moment précis où une rencontre a changé votre perception du voyage ou vous a aidé à avancer, physiquement ou moralement ?
C’était mon premier jour en Mauritanie. En fin de journée, vers 18h, je m’arrête devant une petite supérette au bord de la route le genre d’échoppe qu’on croise souvent là-bas. Deux adolescents, deux frères d’environ 15 ans, sont là. L’un d’eux parle un peu français, on commence à discuter. Leur père arrive. Il parle peu français, mais une de ses premières questions c’est : « Tu vas dormir où ce soir ? » Je lui dis que je comptais rouler encore un peu, trouver un endroit. Il ne veut rien savoir : « Non, ce soir tu restes ici, tu manges avec nous. »
Ce qui m’a frappé, c’est le contraste. On était dans un hameau d’une trentaine d’habitants, en plein désert et pourtant, une belle maison, des panneaux solaires partout, une grande télé, un match de foot en direct… et une connexion internet de folie. Complètement inattendu.
J’ai mangé deux fois ce soir-là une première fois vers 19h, avec mon premier verre de lait de dromadaire qui était excellent, puis avec eux plus tard, parce que c’était le ramadan. Ils m’ont proposé de remanger, je n’ai pas refusé. Autant repartir bien requinqué.
Mais ce qui reste le plus fort, c’est la conversation avec l’un des deux ados, jusqu’à presque minuit et demi. Un mélange de français et d’anglais, mais on se comprenait parfaitement. On a parlé de tout du prix d’une maison en France, des marques de voitures, de la vie en Europe. Il était stupéfait d’apprendre qu’il y avait des Toyota Hilux en France, alors que là-bas c’est omniprésent. Et puis on a glissé vers des sujets plus profonds, presque philosophiques par moments. C’était rare souvent les échanges sont chaleureux mais restent en surface. Là, c’était vraiment une vraie conversation.
Le lendemain matin, j’étais reparti vers 5h30, réveillé par l’appel à la prière de la petite mosquée du hameau. Pas besoin de réveil.
En France, on entend souvent qu’il faut « faire attention » en Mauritanie. Honnêtement, c’est un des pays où je me suis senti le mieux accueilli de tout le voyage. Ce premier soir a donné le ton et j’en avais besoin pour la suite.
Traverser 6 165 km en autonomie demande une résistance mentale exceptionnelle. Comment gérez-vous les moments de doute ou de fatigue extrême ? Avez-vous des rituels ou des astuces pour rester motivé quand le corps ou le moral flanchent ?
Je vais d’abord nuancer la question : traverser 6 165 km quand on l’a choisi, ce n’est pas particulièrement horrible. C’est un plaisir, j’aime profondément, dormir dehors, surmonter des galères, n’avoir que peut de choses à transporter, à penser, l’esprit devient particulièrement léger. Je pense que ce qui est vraiment difficile, c’est de se lever chaque matin pour faire quelque chose qu’on n’a pas choisi. Là, c’était l’inverse.
Cela dit, oui, il y a des moments de doute. Est-ce que j’allais avoir assez d’eau ? Est-ce que cette portion allait être franchissable ? Est-ce que mon plan tenait la route ? Ces questions revenaient souvent. Mais je les voyais comme utiles, c’est ce doute-là, cette appréhension saine, qui pousse à bien se préparer et à toujours avoir un plan B voir C en tête. Et heureusement, j’en avais presque toujours un.
Pour la fatigue, c’était réel. Certains matins, après une journée à presque 45 degrés en Mauritanie, je me réveillais les yeux gonflés, le corps lourd. Mais j’avais un contrat avec moi-même : avancer tous les jours, sans exception. Ranger le duvet, replier le matelas, remettre les affaires sur le vélo, et partir. Ce rituel simple, ancré dans des années de bikepacking, suffisait à enclencher la mécanique. La mission du jour était claire, donc il n’y avait pas vraiment de place pour tergiverser.
Les jours les plus durs ? Probablement ceux avec 300 km de vent de face sur du plat. Pas glorieux. Mais je savais que c’était une étape à passer, que derrière il y aurait autre chose. Et avancer vers cet « autre chose », ça suffit à tenir. On se sort d’une zone difficile en continuant simplement d’avancer.
Mon vrai moteur, au fond, c’était l’objectif : rentrer en France. À chaque fois que je saturais d’un environnement, je savais que le suivant approchait. Et ça, c’est un carburant qui ne s’épuise pas.
Vous encouragez les jeunes à “sortir et faire des trucs”. Pour un cyclotouriste débutant qui hésite à se lancer dans l’aventure, quel serait votre premier conseil pour transformer une simple balade en une expérience mémorable, sans forcément viser l’exploit ?
Le premier conseil, c’est de ne pas se mettre de pression. Pas besoin de viser l’exploit. On prend son vélo, un sac à dos, n’importe lequel, celui qu’on a déjà chez soit, et on part le vendredi soir après le travail. Dix kilomètres de la maison, une forêt, un champ sympa. On s’installe, on passe la nuit, et le lendemain on se fixe un petit objectif : un village, un lac, peu importe. Ce qui change tout, c’est juste d’avoir décidé de dormir dehors et de se débrouiller avec ce qu’on a.
Et d’ailleurs, inutile d’acheter du matériel hors de prix pour commencer. On voit beaucoup de gens s’équiper massivement avant même d’avoir roulé une nuit. Ce n’est pas nécessaire. Il existe même des tutos pour fabriquer ses propres sacoches. L’aventure, ce n’est pas une question de budget.
Moi, mon premier vrai voyage à vélo, il y a 10 ans. Un petit 26 pouces, un sac à dos, pas de sacoches, ça n’existait pas vraiment à l’époque. Je suis parti d’Évian en train avec le vélo, déjà une petite aventure en soi, et j’ai enchaîné 600 km sur une trace VTT dans les Préalpes en six jours. Je mangeais de la semoule parce que j’avais cru que c’était léger et pratique, je n’avais pas assez d’eau, je n’avais jamais passé un col de ma vie et le premier jour j’en ai fait trois. Du grand n’importe quoi. Mais ça m’a forgé.
Et avant ça, mes premières aventures, c’était le jardin. Ou à deux kilomètres de la maison avec des copains. Se lever le matin avec mal au dos parce qu’on s’était installé sur des cailloux, ne pas réussir à allumer le feu tout ça, c’est déjà l’aventure. Les galères font partie du jeu, et ce jeu est absolument génial.
Ce qui est beau dans ce type d’aventure, même la plus modeste, c’est ce sentiment d’autonomie et de liberté qu’on retrouve rarement ailleurs. On décide où on va, on gère son eau, sa nourriture, son abri. On croise des gens qu’on n’aurait jamais rencontrés autrement. On résout des petits problèmes avec les moyens du bord. Et à chaque fois, on repart avec le sentiment d’avoir été pleinement libre, ne serait-ce que le temps d’un week-end. C’est ça qui crée l’indépendance, en fait. Pas les kilomètres, pas le matériel. Juste cette sensation de n’avoir besoin de rien d’autre que ce qu’on porte sur soi.
Pour ceux qui n’ont pas envie de se lancer, c’est très bien aussi suivre ceux qui font de belles aventures, c’est déjà quelque chose. On n’est obligé de rien. Mais si l’envie est là, alors c’est simple : on prend de quoi dormir, de quoi manger, et on part. C’est vraiment ça qui change tout.












