Cyclo’livres – Prendre la route, une histoire du voyage à vélo

Alexandre Schiratti, nous livre une vision du voyage à vélo à travers ses pionniers. Nous y découvrons que les femmes se sont appropriées le vélo comme outil d’émancipation.

L’auteur est géographe des transports et de l’environnement. Cycliste intrépide, il parcourt régulièrement les routes de France et d’Europe. Il retrace dans son livre, l’histoire de la grande épopée de la bicyclette, des vélocipédistes voyageurs intrépides à nos jours, tout en évoquant les escapades de Zola dans la campagne proche de Paris et les voyages clandestins de Simone de Beauvoir et de Jean-Paul Sartre sous l’Occupation.

Un beau chapitre est dédié à Paul de Vivie, dit Vélocio, le chantre du cyclotourisme.

Un livre agréable à lire. À offrir ou à s’offrir.

Chronique de Carmen Burgos issue de la revue Cyclotourisme n°728 de novembre 2022.

Chaque mois retrouvez la présentation de livres, romans et albums, dans la rubrique « Cyclo’Livres » de la revue Cyclotourisme, la revue officielle de la Fédération française de cyclotourisme

Infos pratiques

  • Éditions  : Arkhê
  • Pages : 260 pages
  • Format :  13 x 20 cm
  • Parution : août 2022
  • ISBN : 9782918682578
  • Prix : 19,50 € (papier) – 11,99 € (ebook)

 

Rencontre avec Alexandre Schiratti, auteur du livre Prendre la Route – Une histoire du voyage à vélo 

Quel est votre rapport au vélo, comment avez-vous débuté ?


Comme beaucoup de Français, j’ai eu la chance d’avoir été initié assez jeune au vélo. Très tôt cela a représenté pour moi une manière d’augmenter la surface de mon terrain de jeu, ma ville d’abord, puis le monde. Enfant, nous partions avec mon père faire des balades de quelques heures sur les petites routes sinueuses des Corbières, je me souviens d’un mélange de fierté de parcourir tous ces kilomètres à la seule force du mollet et l’émerveillement devant ces somptueux paysages de garrigue. Tous les ans, mon père traversait la France pour se rendre à vélo sur notre lieu de vacances, et plus tard, ça a été mon tour de prendre la relève. Depuis je n’ai jamais arrêté.

Mais mon premier rapport au vélo reste avant tout utilitaire. Je l’utilise au quotidien pour me déplacer en ville, avec chaque matin le plaisir intact de pédaler de chez moi à Paris, le long du canal de l’Ourcq ou des bords de Seine.

Votre plus beau voyage à vélo ?


Sans aucun doute ma première traversée de la France, de Paris aux Corbières, par le Massif central, avec des étapes d’une centaines de kilomètres par jour. À l’époque peu entraîné à de telles distances quotidiennes, sur un vélo trop petit pour moi, j’ai rapidement été pris par de nombreuses douleurs entravant ma progression. À la force du mental, je réussissais pourtant chaque matin à repartir et à me laisser surprendre au fil des étapes, oublier la fatigue et être saisi par la beauté des paysages qui évoluaient au gré de l’effort. Je m’en souviens comme d’une expérience fondatrice.

Votre histoire personnelle est proche de la philosophie de la Fédération française de cyclotourisme : « À vélo, tout est plus beau ! ». Vous prônez la contemplation et la découverte plus que la performance. Quelle est votre vision du vélo ?

Il n’y a pas de pratique du vélo sans un minimum d’effort physique, il est à mon sens essentiel pour accéder à un certain état méditatif propice à la contemplation. C’est ce mélange que j’aime, la tête et les jambes. Émile Zola, cycliste passionné, disait à ce sujet : « J’aime la bicyclette pour l’oubli qu’elle donne ». Quand je parle d’effort je ne parle pas nécessairement de souffrance, mais d’un goût du dépassement de soi, récompensé par l’arrivée en haut d’un col, la vision d’un panorama, un bon repas, ou une simple nuit de sommeil sous la tente.

La seconde chose que j’aime dans le vélo est la possibilité de voyager en totale autonomie. Le voyageur à vélo ne consomme pas de pétrole, ne fait pas de bruit, ne laisse pas de traces et comme disait le philosophe Ivan Illich « N’empiète pas sur la mobilité des autres ». C’est à mon sens une condition essentielle pour être dans un rapport privilégié à la nature et au monde.

Cette autonomie ne signifie pas nécessairement la solitude, bien au contraire. Elle permet, plus que tout autre mode de voyage, la rencontre. J’ai pu le constater lors de mes nombreux périples, les cyclotouristes sont toujours très bien accueillis par leurs hôtes et les réseaux d’hébergement solidaire tels que Couchsurfing ou Warmshowers permettent souvent des rencontres inoubliables.

Quelle est la genèse de votre livre ?

Géographe et spécialiste de l’alimentation et des mobilités, j’ai beaucoup étudié l’évolution des transports urbains et interurbains à travers le temps, dans leurs aspects plutôt utilitaires. J’étais à titre personnel très curieux de connaître les origines d’une pratique loisir du vélo.

Or, s’il existe une littérature pléthorique sur le cyclisme sportif et les récits de voyage, j’ai été surpris qu’il n’existe aucun ouvrage de référence destiné au grand public sur ce sujet.

Au vu du regain récent de la pratique cycliste, j’avais le pressentiment que le voyage à vélo n’était pas simplement un loisir ordinaire mais bel et bien un fait culturel à part entière, avec ses grandes figures, ses codes, son vocabulaire, sa philosophie. C’est cette culture que j’ai voulu consigner dans mon livre et offrir au plus grand nombre, afin de satisfaire la curiosité des cyclistes passionnés comme des simples curieux.

Votre livre s’intitule « Prendre la route – Une histoire du voyage à vélo » vous avez choisi volontairement le prisme des pionniers et du militantisme, pourquoi ce choix ?


Il me semblait intéressant de faire revivre les grandes épopées fondatrices du voyage à vélo, de la grande traversée des frères Olivier en 1865, sur leur vélocipède en bois d’une trentaine de kilos, au premier tour du monde par Thomas Stevens en 1884 sur son grand-bi.

Mais j’ai également souhaité parler de tous les voyageurs anonymes à travers les âges qui constituent le gros des troupes, essayé de savoir qui sont-ils, pourquoi voyagent-ils, quels sont leurs imaginaires, ce qu’ils disent respectivement de leurs époques. Le militantisme n’est jamais très loin et j’ai été surpris à quel point la préoccupation écologique était importante dans les écrits des premiers cyclotouristes. Ils expliquent clairement vouloir s’échapper des villes, fuir la pollution et face à l’aliénation de la vie urbaine retrouver du sens en pédalant, au plus proche de la nature, des sujets toujours d’actualité plus d’un siècle plus tard.

Comme nous le découvrons dans le livre, le voyage à vélo ne date pas d’aujourd’hui et certains étaient des « influenceurs » ou « blogueurs » bien avant l’avènement des réseaux sociaux. Pouvez-vous nous donner quelques exemples ?

Raconter l’histoire du vélo, c’est raconter en quelque sorte une histoire du capitalisme industriel avec l’essor du marketing, de la communication, de la « réclame » comme on disait à l’époque.

Les premiers promoteurs du voyage sont les fabricants eux-mêmes, qui testent leurs innovations, recrutent les sportifs les plus en vue et racontent abondamment leurs exploits dans les revues spécialisées. D’autres sponsorisent des aventurières et aventuriers, c’est le cas d’Annie Londonderry, première voyageuse à accomplir un tour du monde en 1894, sur sa bicyclette Columbia recouverte d’encarts publicitaires. Les récits de voyage, accompagnés de leurs gravures puis de nombreuses photographies complètent l’attirail du parfait voyageur. Il ne s’agit pas seulement de pédaler mais de le faire savoir et d’expliquer aux autres quelle est la bonne manière de voyager. Dans ce sens, les revues spécialisées auront un impact déterminant dans la propagation de la pratique.

Vous n’avez jamais été licencié dans un club et pourtant vous connaissez parfaitement la vie et l’œuvre de Paul de Vivie alias Vélocio. D’où vient cette passion ?

J’avais vaguement entendu parler de Vélocio avant de m’attacher à l’écriture du livre. J’ai découvert le personnage et l’importance de ce dernier grâce à la formidable Histoire du Cyclotourisme et à la biographie du regretté Raymond Henry qui lui est consacrée.

Plus tard, j’ai eu l’occasion d’avoir accès aux premiers numéros de la revue Le Cycliste, fondée en 1886, où il expose en détail sa pensée et sa vision du cyclotourisme. Ses commandements sont plus que jamais d’actualité. En plus d’être un infatigable entrepreneur et d’avoir posé les bases des structures nationales, il était poète à ses heures perdues et j’ai voulu lui rendre hommage en partageant dans mon livre quelques-uns de ses plus beaux textes.

Dans votre livre, il est fait une grande part à la place des femmes dans le vélo et dans le sport. Vous citez des exemples datant de la fin des années 1800, trouvez que les choses ont suffisamment évolué ?


Lorsque la bicyclette s’industrialise et devient accessible à toutes les classes sociales, une moitié de l’humanité en est toujours privée car contrainte de porter des corsets, de longues jupes entravant leur liberté de mouvement incompatibles avec sa pratique. Elle est au cœur des revendications des premiers mouvements féministes de l’époque, tandis que médecins vélophiles et vélophobes s’écharpent pour savoir s’il faut accorder sa bénédiction à la pratique du vélo au féminin.

Ces débats sont heureusement loin derrière nous. Subsiste cependant une grande disparité dans les pratiques et s’il n’existe pas de frein légal ou sécuritaire au cyclotourisme féminin, il reste aujourd’hui largement minoritaire.

D’ailleurs sur la couverture du livre, nous découvrons une illustration représentant un tandem piloté par une femme. S’agit-il d’une provocation ou d’un acte militant ?

J’ai la chance d’être édité dans une très belle maison (Arkhê), où chaque livre fait l’objet d’un soin tout particulier, dans le fond comme dans la forme.

Lorsqu’avec mon éditeur, nous avons reçu de notre illustratrice la proposition de couverture, nous avons tout de suite noté ce qui pouvait sembler comme une approximation historique, une femme pilotant un tandem. Nous trouvions cependant le renversement intéressant, après tout pourquoi pas, cette configuration a probablement déjà existé même si nous n’avions rien trouvé de tel dans les archives. Nous avons donc décidé de conserver cette inversion des normes comme un discret clin d’œil à la liberté, fil rouge de notre récit.

Interview : Jean-Pierre Giorgi – Visuel de couverture : DR – Éditions Arkhê
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