Des nouvelles fraîches depuis le « Wakhan corridor » !
Tanguy Cleirec, notre lauréat de la Bourse jeune voyageur, parti depuis six mois est actuellement en Afghanistan.

Des nouvelles fraîches depuis le « Wakhan corridor » qui continue de longer la frontière Afghane et est un rallongi plus isolé par rapport à la « classique » M41.

C’est l’itinéraire emprunté par les cyclos qui veulent rouler « propre », « pur » en vivant au maximum le dépaysement. Et ben je vous confirme le vivre pleinement puisque je vous écris avec beaucoup de fatigue, un certain stress et une boule au ventre…

Mais avant ça 24 h de repos à enchaîner les burgers à Khorog en compagnie de deux cyclos français (dont l’un est un ami de mon amie Clem, le monde est petit !) puis du camarade Antonio, l’Espagnol de 48 ans que j’avais laissé entre Dushanbé et Khorog il y a cinq jours, le jugeant présomptueusement « trop lent » par rapport à moi. In fine, il est simplement arrivé 24 h après moi à Khorog… Je me suis senti bien « con » j’avoue !

Ce petit repos Khorogien m’a aussi permis de bien nettoyer une transmission qui, si j’en crois les outils d’analyse du camarade cyclo Julien, est à 95 % morte…

Je ne savais pas ce que voulait dire une chaîne morte avant mon voyage à vélo, pour celles et ceux qui sont également néophytes je vous partage mon apprentissage (les érudits me pardonneront cette digression).

Quand on tourne les pédales sur un vélo on tire sur la chaîne (sauf les bobos qui ont des courroies en caoutchouc…) qui elle-même tire sur la cassette de vitesses, qui elle-même fait tourner la roue. Donc logiquement à force de tirer dessus notre pauvre chaîne va petit à petit se détendre et ne plus s’emboîter parfaitement avec la cassette mais venir frotter sur l’arrière des pignons, ce qui va user la cassette. Une chaîne est plus ou moins morte en fonction de son allongement.

La théorie dit qu’une chaîne se change tous les 5 000 km et une cassette tous les 10 000 km. J’ai changé la mienne à Istanbul il y a +/- 5 000 km (dont beaucoup en train et camion j’avoue mais après j’ai roulé dans des terrains bien défoncés qui usent plus vite) et devrait donc logiquement procéder aujourd’hui au changement cassette/chaîne.

Mais vous aurez compris que ce n’est pas ici que je vais trouver de quoi bichonner mon farrhad. Du coup je vais rouler avec ce que j’ai jusqu’à ce que je trouve un magasin potable (en Inde) en espérant que ça ne casse pas (au pire j’ai de quoi réparer).

La chaîne n’est pas la seule à commencer à morfler, mes chambres à air, mes chaussettes et mon mérinos commencent également à ressembler aux voiles du « black pearl » dans pirates des Caraïbes.

Mais bon ça fait six mois que je roule, fallait bien que je commence à un moment à ressembler à un «vrai » baroudeur (et puis j’ai l’habitude, ma maman me traite assez régulièrement de clodo au regard de mon manque d’intérêt pour ma tenue vestimentaire !

Fin de la pause


La pause khorogienne prend fin et je dis au revoir à Antonio qui retourne au pays. Je n’ai pas bien compris pourquoi il ne continuait pas l’aventure Pamirienne mais je crois qu’il n’a pas aimé ni le réveil par les militaires lui expliquant qu’on n’a pas le droit de camper le long de la frontière ni les multiples miradors et abris pare-balles qui agrémentent le paysage.

Merci à Poutine et sa « mobilisation partielle » qui fait fuir des milliers de Russes en Turquie (restée ouverte aux voyageurs Russes sans exigence de visas) et fait exploser le prix des billets (1 500 € un Tadjikistan-Espagne via Istanbul). Remarque pour le climat il faudrait aussi arriver à des tarifs prohibitifs, mais ça c’est un autre sujet !

Je quitte Khorog et continue ma route le long de la frontière Afghane en quittant la M41 pour une route (encore) plus petite, mal asphaltée et isolée.

En revanche les paysages commencent à devenir grandioses. Au fur et à mesure que je m’enfonce dans la vallée les montagnes deviennent de plus en plus hautes et imposantes.

Je peux admirer le sommet enneigé du Wakhan à 5 700 m depuis une des sources chaudes qui sont sur mon chemin. Incroyable de se baigner entouré de sommets à 5 000 m dans une eau qui sort de la montagne à 29 degrés (merci ma montre).

Le soir, cherchant un spot pour poser la tente, Ismael, 76 ans, m’invite spontanément chez lui.

Les paysages deviennent encore plus impressionnants avec ma route qui fonce sur le Noshaq, le plus haut sommet d’Afghanistan qui culmine à 7 492 m. J’essaie de vous partager le sentiment d’immensité de cet amas de neige, roches et glaces qui domine complètement la vallée à 40 km de moi.

Ça rend mal sur les photos mais croyez-moi ça vaut six mois de vélo ! C’est probablement la première fois de ma vie que je vois depuis la terre une montagne aussi haute, c’est extrêmement impressionnant.

Impressionnant est le mot qui décrit bien mon voyage actuellement, très impressionnant même… Peut-être un peu trop pour moi actuellement . Mon nez en l’air dans les montagnes ne m’aide pas à rouler sur une piste compliquée, du sable et des gros cailloux ralentissant la progression. Le soleil se cache derrière les montagnes à 17 h et à 18 h il fait nuit noire et la température chute. Pour l’instant j’ai été hébergé les deux soirs, je ne le cherchais pas spécialement mais je pense que mon inconscient si.

J’ai peur de l’hiver et du froid qui arrivent


J’ai peur de constater que je me les pèles dans ma tente dans un duvet confort 0 qui n’est pas adapté à mon environnement (mais ça je le savais de base, normalement y a qu’ici et maintenant que je vais toucher du froid dans mon voyage donc le duvet est adapté au voyage dans sa globalité (merci les frangins pour le cadeau de Noël).

J’ai peur de passer une nuit, seul, dans cette vallée isolée aux pieds de ces géants de roche. Je commence à rentrer dans des altitudes où l’Homme n’a plus rien à faire, pas de culture, plus de pâturage car les troupeaux sont redescendus dans la vallée, rien que des rochers et des rivières qui coulent des glaciers.

La journée il fait bon, voire même chaud, mais le soleil commence à taper fort avec une taille d’atmosphère au-dessus de ma tête qui ne fait que diminuer à mesure que je monte (actuellement dans les environs de 3 000 m). Et la nuit, d’après ce que je peux constater au petit matin en sortant de chez mes hôtes, ça pique !

Du coup je me fais des grosses journées qui me fatiguent pour ne pas arriver trop tard à Murghab et Karakul, 1 500 m plus haut et 450 km plus loin. Je mange toujours mal, me faisant inviter par des Tadjikes débordants de générosité mais dont les portions de pain au thé au lait commencent à me taper sur le système et ne me nourrissent que partiellement. J’ai les sacoches blindées de bouffe mais des trucs  lyophilisés qui nécessitent d’utiliser le réchaud et ne m’attirent pas du tout.

Bon appétit !


D’ailleurs un aparté sur les boîtes de thon Tadjikes, elles me font halluciner ! Vous voyez tous une belle boite de thon qu’on ouvre sur un beau rond de thon s’effilochant facilement à la fourchette. J’ai une théorie !

Je pense que quand le bateau de pêche chope son thon, il prend le beau filet, le met dans une belle boîte et l’envoie en Europe. Mais quid du reste du poisson ? Et ben la réponse se trouve au Tadjikistan quand on ouvre une boîte de thon et qu’on tombe sur un vieux morceau de queue de thon (quand ce n’est pas du maquereau ou n’importe quoi d’autre de plus ou moins aquatique) avec les arêtes et la peau. Le tout baignant dans une sauce dégueu et vendu hors de prix. Bref je rajoute le thon au pain au chocolat et au verre de vin à ma liste des « I Fu****g miss France ».

Fin de l’aparté et retour à ma situation dans cette région à laquelle s’ajoute également un réseau hoquetant, un magasin vendant majoritairement des bonbons tous les 70 km et pour seule compagnie des mastodontes de neige et glace qui me regardent de haut en me susurrant « haha regarde ces belles tonnes de neige, bientôt elles vont descendre jusqu’à toi petit français prétentieux! ».

Point d’orgue à cette triste sérénade, le triste record de la douche la plus pourrie du voyage battue haut la main dans cette vallée où les maisons ne sont purement et simplement pas équipées de douche. Pour se laver il faut prendre de l’eau du ruisseau qui traverse le village et se le verser sur le corps dans une pièce posée sur la terre battue au fond du jardin à côté des toilettes. Évidemment l’eau vient directement des glaciers environnants. 

Bref vous l’aurez compris je commence bel et bien à rentrer dans le dur du Pamir, qui offre des paysages à la hauteur, voire encore plus magnifiques que la difficulté qu’ils en coûtent. Je roule dans un environnement tout à fait sécurisé entouré de Tadjikes débordants de gentillesse sur qui je peux compter, et sur qui je compte déjà, pour arriver au bout de mon rêve, le lac Karakul à la frontière Khirghize.

Le ciel étoilé est à couper le souffle et je sais par expérience qu’une fois la peur battue et le pas franchi, je l’admirerai depuis ma tente, bien calfeutré dans un duvet qui a déjà prouvé qu’il me permettait de dormir sous la neige en Allemagne. Je travaille à calmer mon stress dans cette course contre l’hiver en me disant que le stress c’est pour les gens qui sont derrière des bureaux et qui font des choses plus importantes que des vacances à vélo.

Et puis comme depuis le début du voyage, cette situation je l’ai voulue, je suis venu  la chercher, faut que j’assume.

À suivre…

Texte et photos : Tanguy Clairec
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