L’inventeur du cyclo-pousse asiatique est Français 

L’inventeur du cyclo-pousse bien connu en Asie n’est autre qu’un Français, Pierre Maurice Coupeaud. Petit historique d’une invention qui n’a pas fini de faire parler d’elle…

Pierre Maurice Coupeaud naquit en 1872 à Péreuil à une vingtaine de kilomètres au sud-ouest d’Angoulême. Ingénieur diplômé de l’École des Mines, il fut aussi un grand sportif, adepte de cyclisme et de football. À la fin des années 1920, Coupeaud quitta la France pour s’installer à Phnom Penh, capitale du Cambodge alors colonie française. En 1933, il y créa l’une des plus importantes sociétés de cycles et articles de sport, les « Établissements Pierre Coupeaud et Cie », sur le Quai Gallieni. On ne sait rien de plus sur l’homme qu’il a été, sinon que son idée de génie révolutionna le transport en Indochine.

Le pousse-pousse est né au Japon


À cette époque, le traditionnel pousse-pousse, né au XIXe siècle au Japon, était très répandu en Asie. Fonctionnant selon un principe simple mais cruel, il était l’emblème d’une extrême pauvreté. Pour le faire avancer, le conducteur s’attelait entre deux bras et trottait comme un cheval sur une terre caillouteuse, transportant le noble passager à l’arrière, dans une charrette à deux roues. Dans ces conditions, les accidents n’étaient pas rares, d’autant que la plupart des hommes qui tiraient le pousse-pousse couraient pieds nus avec le ventre vide…

La naissance d’une idée révolutionnaire


Face à ce triste constat, les autorités françaises commencèrent à projeter un nouveau moyen de transport. Notre Charentais, Pierre Coupeaud, se mit alors à l’étude. Il imagina un astucieux tricycle articulé où le passager était assis à l’avant, dans une nacelle protégée par une capote, tandis que le conducteur pédalait à l’arrière, une barre fixée sur la nacelle servant de guidon. Actionné par un levier, le frein agissait uniquement sur la roue arrière. Ce véhicule insolite comportait un autre avantage, celui de permettre au passager de s’imprégner totalement de l’atmosphère cambodgienne.

Les prototypes, qu’il fit produire à Paris, étrennèrent leurs pneus dans les larges allées (alors tranquilles) du bois de Boulogne, menés par deux héros du Tour de France, Georges Speicher et René Le Grevès.
D’autres systèmes triporteurs furent à l’essai ce jour-là mais les deux coureurs, enthousiasmés par l’invention de l’ingénieux Coupeaud, ne tarirent pas d’éloges à son égard. On raconte même que sa victoire fut célébrée au Pineau ! En 1935, recevant l’agrément du Ministère des Colonies puis de la municipalité de Phnom Penh, Coupeaud fit fabriquer une petite flotte. Le cyclo-pousse faisait son entrée au Cambodge !

À la conquête du Vietnam


Fort de sa réussite, l’homme se lança à la conquête du Vietnam, mais dut se confronter à des autorités bien plus récalcitrantes. Il eut beau soutenir que pédaler avec un passager devant était nettement plus humain que de courir sur la route en le tirant, l’ouvrage fut jugé trop révolutionnaire. Qu’à cela ne tienne ! Afin de prouver publiquement de quoi son engin était capable, le Charentais, furieusement tenace, décida d’organiser une course de démonstration.

Pour garantir son succès, il entraîna deux excellents cyclistes locaux qui avaient déjà participé à de nombreuses compétitions. Le 9 février 1936, quittant Phnom Penh à 16 h à bord d’un cyclo-pousse, le duo se relaya toute la nuit et fit une entrée triomphale à Saïgon (aujourd’hui Hô-Chi-Minh-Ville), le lendemain à 9 h 30, abattant les deux cents quarante kilomètres séparant les deux capitales en dix-sept heures et vingt minutes. Les fonctionnaires de transport qui le suivaient en voiture, équipés de chronomètres, mesurèrent une vitesse moyenne de 11 km/h.

Malgré cette stratégie commerciale qui ne manqua pas d’attirer curieux et journalistes, l’administration de Saigon, considérant le tricycle tout aussi dangereux que son ancêtre, voulut faire preuve de prudence. À titre d’essai, elle commença par autoriser la mise en service de vingt cyclos à usage public. L’œuvre de l’ingénieur reçut très vite un fort succès, jusqu’à devenir numéro un dans la ville, ainsi qu’à Hanoï et Phnom Penh. Fin 1939, deux cents véhicules cohabitaient dans Saïgon, transportant des colons français ou des classes hautes du Vietnam. Peu à peu, le traditionnel pousse-pousse disparut du paysage.

Les deux guerres (Indochine et Vietnam) modifièrent totalement le rôle du cyclo-pousse. On le croisait dans toutes les tâches : transport des mutilés à l’hôpital, évacuation des citadins pour les éloigner des bombes, chargement du matériel militaire, transport des munitions…. Au symbole colonial succéda celui de la résistance du peuple. Les évènements qui suivirent, à savoir l’isolement diplomatique, l’embargo américain ainsi que la guerre contre les Khmers Rouges et la Chine, ruinèrent l’économie du Vietnam. Le cyclo-pousse prit alors un nouveau tournant. Jadis réservé à l’élite, il devint un moyen de locomotion populaire et bon marché pour les familles les plus modestes.

Déclin du cyclo-pousse au Vietnam à la fin du XXe siècle


Depuis les années 1990, avec l’ouverture économique, le développement urbain et l’amélioration des routes, le cyclo-pousse est en déclin dans la péninsule indochinoise. Au Vietnam, le mototaxi a pris le relais. Les Cambodgiens, eux, l’ont abandonné pour sa version motorisée, le « tuk-tuk », dont la partie avant est construite à partir d’une motocyclette ou d’un scooter. Certes, ces véhicules ont l’avantage d’être plus rapides, mais leurs pétarades sont insoutenables. Si l’on veut circuler sur une machine écologique et non bruyante si ce n’est le « gling-gling » des pédales, l’invention de Coupeaud reste l’engin idéal.

Au Vietnam, selon le dernier recensement de 2016, il existe encore trois cents quatre-vingt-huit unités immatriculées. À Hô-Chi-Minh-Ville, une amusante course annuelle, organisée en mars, voit s’affronter les conducteurs les plus rapides. Cet événement sportif attire même la participation des étrangers qui y séjournent ou y travaillent. Au-delà du plaisir de l’effort et de la fête, cette course permet de recueillir de larges sommes d’argent pour aider les enfants démunis, construire des écoles et améliorer les infrastructures scolaires.

À Phnom Penh, on comptait environ trois mille cyclos en 2003. L’effectif ayant chuté à cinq cents en 2013, une société a été créée afin de les maintenir en vie. Sa mission consiste à rassembler les conducteurs en leur proposant des contrats avec les agences de voyages. En effet, si le cyclo-pousse circule toujours, c’est essentiellement grâce au tourisme car il fait partie des animations incontournables du pays. Atypique, exotique et nostalgique, il est devenu une véritable icône culturelle.

À son bord, les visiteurs peuvent découvrir la ville avec un œil plus proche, d’autant qu’il est capable de se faufiler à travers les rues les plus étroites et d’éviter les nombreux embouteillages. Ils sont aux premières loges pour prendre des photos ou filmer la vie bouillonnante. Actuellement, il ne reste plus que deux cents véhicules, mais le Premier Ministre prévoit de créer une fondation pour soutenir l’activité.

En dépit des menaces d’extinction pesant sur lui en Asie, il semblerait que le cyclo de Pierre Coupeaud ait encore de beaux jours devant lui.

Renaissance du cyclo-pousse dans les pays industrialisés


La surprise, c’est qu’il se développe là où on ne l’attendait pas ! Depuis quelques années, pour lutter contre la pollution, les États-Unis, le Canada et certains pays d’Europe, dont la France, commencent à l’importer. Le prix du carburant grimpant inexorablement, le bénéfice est double !

Dans les grandes villes, les sociétés de vente et location fleurissent, proposant des véhicules à propulsion humaine ou munis d’un moteur à assistance électrique. Ils apparaissent notamment dans le secteur du tourisme, le transport de marchandises, les services de courrier ou de livraison à domicile. Même les familles l’ont adopté ! Il n’est désormais plus rare de croiser un parent menant ses enfants à l’école, confortablement assis dans une caisse équipée de banquettes. Ce modèle est d’autant plus charmant que sa silhouette n’est pas sans rappeler notre ancien triporteur, apparu pendant la Seconde Guerre mondiale et oublié au cours des années 1960.

En somme, par souci d’écologie, le cyclo-pousse revient allègrement sur les terres de son père et il est toujours dans le vent !

 

Cet article est issu du journal en ligne gratuit des Charentais d’ici et d’ailleurs Le Boutillon des Charentes que vous pouvez retrouver sur : journalboutillon.com/ ou sur la page Facebook : www.facebook.com/journalboutillon/

 

Texte : Cécile Négret – Photos : Le Boutillon des Charentes
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