Pérégrinations d’un randonneur Plouénanais sur le Paris-Brest-Paris (2/2)

Notre randonneur Marc Girard, est dans le dur entre froid, brouillard et grosse fatigue. Mais il en faut plus pour décourager un cyclo sur une aventure aussi magique que le Paris-Brest-Paris. 

Lundi 19 août 2019


Après m’être légèrement sustenté et avoir bénéficié d’une bonne séance de massage par un bénévole désœuvré, je repars sous un ciel constellé d’étoiles, annonciateur de beau temps. La température est agréable, la pédalée fluide : tout va bien.

J’ai remarqué qu’il était difficile de garder son groupe initial, à chaque départ il faut cheminer seul souvent pendant plusieurs dizaines de kilomètres avant qu’un groupe puisse se former à l’allure recherchée.

C’est donc avec un nouveau groupe que j’atteins Fougères à 4 h 30 du matin, toujours à bonne allure. Et là, grosse fatigue, sitôt mon carnet de route visé, je m’écroule à même le sol, près des tables des contrôleurs et dors une bonne heure d’un sommeil de plomb. Je suis au quart de mon périple.

Ragaillardi par ce repos réparateur, j’entreprends de rejoindre Tinteniac, la plus petite étape distante de 55 kilomètres et la plus facile, car sans difficulté majeure. J’intègre un groupe d’Italiens qui bavarderont gaiement tout au long de l’étape.

À Tinteniac, signature du carnet de route et direction Loudéac à 90 kilomètres. Terrible étape, la plus dure assurément : des côtes à couper le souffle, des faux plats interminables et un vent contraire assez puissant.  Bécherel, Médréac, Quedillac, Loscouët, La Cheze, autant de patelins haut perchés  qu’il faut atteindre à la force du mollet, bout au vent ! Arrivé à Loudéac vers 13 h, direction le dortoir pour une heure de sommeil bienvenue.

Je suis surpris par le nombre de cyclistes arrêtés pour crevaison depuis le départ. Dorénavant je chausse toujours mes jantes de « continental Grand Prix ». Avec ce produit je n’ai jamais crevé, cela se vérifiera à nouveau sur le PBP. Ce doit être terrible de réparer en pleine nuit, dans le froid, à la seule lumière de la frontale !

Sur le bord de la route, un groupe de jeunes enfants propose un ravitaillement de fortune, je m’arrête faire le plein d’eau. Ils sont ravis de l’intérêt qu’on leur porte. Tout au long du parcours, des 180 communes traversées, des groupes de personnes nous offrent de l’eau, quelques raisins secs. À n’importe quelle heure du jour et de la nuit, des habitants sont regroupés sur les trottoirs pour nous encourager : c’est aussi cela l’ambiance du PBP !

Carhaix prochaine étape à 80 kilomètres, mais avant un crochet par Saint-Nicolas-du-Pélem où les organisateurs ont décidé de créer un contrôle inédit. Soudain à Saint-Nicolas, j’aperçois René, collègue de club, venu me saluer en spectateur. Ses encouragements me vont droit au coeur, j’apprécie. Plus tard à Carhaix, je croiserai René et Ollivier à ma recherche au restaurant.

D’ailleurs je tiens à remercier très chaleureusement les auteurs des nombreux messages d’encouragement, à commencer par Luc, le président, les deux André anciens du PBP et les nombreux coureurs du club : j’ai vraiment aimé ! Sans oublier les catalans très présents via Internet !

18 heures à Carhaix ! Mon épouse est venue à ma rencontre, nous dînons ensemble. Mais rien ne passe, je n’ai pas d’appétit. Pendant tout mon périple mon menu sera toujours le même : potage, purée, semoule…. J’ai très vite balancé mes barres de céréales et autres aliments dits « énergétiques ». À nouveau, une petite sieste d’une demi-heure, avant de repartir pour Brest.

Au Roch Trevezel, j’ai la bonne surprise de rencontrer toute ma famille, enfants et petits-enfants complètement euphoriques. Je repars dopé par tous ces encouragements et arrive bientôt en vue de la montée du  Keff. Un petit groupe se constitue et local de l’étape oblige, je prends la direction des opérations jusqu’à Brest. Je connais cet itinéraire comme mes poches et les autres membres du groupe sont heureux de trouver un poisson-pilote dans une nuit aussi sombre.

Il est minuit lorsque le pont de l’Iroise est en vue, c’est un spectacle de découvrir Brest illuminé au fond de la rade. Une dernière rampe jusqu’à la place de Strasbourg et nous voilà au point de contrôle brestois tenu par les cyclos de Guipavas.

Mardi 20 août 2019

Voilà 600 kilomètres bouclés en 32 heures, approximativement les temps réalisés sur mes deux brevets de 600 kilomètres. Craignant la foule dans les points de ravitaillement et me sentant en forme, je repars aussitôt vers Carhaix.

Mais à Sizun : « ça coince » : gros coup de fatigue ! Le patron du « Café du centre » me sert un kawa bien serré et m’autorise à m’allonger sur l’une des banquettes du bistrot. Je dors comme un loir et c’est Paul, cycliste sizunois, qui vient me réveiller à 3, 4 heures du matin ! (de nombreux bistrots sont ainsi restés ouverts toute la nuit, tout le long du parcours.) Sportifs vertueux et exemplaires, nous sommes aussi étonnés de nous rencontrer l’un et l’autre à cette heure indue dans un tel lieu ! Pour la petite histoire Paul semblait beaucoup plus hydraté que moi….

Contrairement à l’aller, direction Carhaix par la route principale. Un vrai cauchemar : un brouillard à couper au couteau, un froid de canard, une visibilité nulle… À plusieurs reprises, je dois m’arrêter pour vérifier mon chemin ; à une intersection, ma cale de chaussure se dérobe et me voilà les « quatre fers en l’air » allongé de tout mon long sur l’asphalte. Heureusement peu de circulation à cette heure matinale, je m’en tire à bon compte avec quelques égratignures.

Carhaix, à nouveau visite au dortoir. J’ai roulé 700 kilomètres, jusqu’ici tout va bien, pas de bobos, mais une grosse fatigue générale et des difficultés à m’alimenter et à m’hydrater correctement (c’est ce que je craignais au regard de l’expérience acquise aux brevets et qui me sera sans doute pénalisante en fin de parcours).

L’étape de Loudéac est atteinte vers 13 h (soit 2 heures de plus qu’à l’aller). Je traîne dans les salles de contrôle, j’ai un coup de « blues ». Une équipe de Plougastel me découvre « endormi » à ma table et m’encourage à les suivre jusqu’à Tinténiac puis à Fougères, une étape très roulante, après les bosses des Côtes-d’Armor.

À Fougères, à nouveau une petite sieste réparatrice (dans ce périple, je crois avoir dépensé plus d’argent dans les dortoirs que dans les restaurants !).

Mercredi 21 août 2019

Il est autour de minuit quand je reprends la route, entraînant dans mon sillage Alain de Taulé (club finistérien voisin) complètement démoralisé, souffrant des genoux et frigorifié. Jusqu’à Ambrières je l’ai soutenu, encouragé, mais à bout de forces, il s’est laissé convaincre par une hôtelière de prendre quelques heures de sommeil (il repartira en bonne forme pour terminer son périple en 76 h).

Désormais chacun roule pour soi, la constitution de groupes devient difficile. Chacun va en solitaire, à son allure. On se double souvent sans un regard, concentré dans son effort. Ce n’est pas de l’indifférence, mais les mots d’encouragement deviennent inappropriés à ce stade.

Je continue ma route pour Villaines-la-Juhel atteinte à 7 heures du matin : plus que 200 kilomètres ! Je retrouve mon masseur qui me propose à nouveau ses services : il m’avoue pratiquer cette activité bénévole après avoir malaxé pendant quarante ans de la chair à saucisse…. Je reste un peu perplexe sur ses talents de kinésithérapeute, mais ressort de la salle de soins revigoré. Le médecin de l’antenne « soins » reconnaissant mon maillot de Plouénan, me demande de transmettre le bonjour au médecin de Taulé, un collègue de promotion !

Près de Mamers, je ne peux résister aux attraits d’un petit trou de verdure ombragé, je m’arrête et m’allonge quelques instants sur une table de pique-nique. À mon réveil, je découvre que j’ai fait école, tout un groupe d’Italiens roupille paisiblement autour de moi. Je me lève précautionneusement et laisse mes transalpins rêver à leurs glorieux destins.

Direction Mortagne-au-Perche ! On pourrait l’appeler Mortagne haut perché, tant la véritable rampe pour atteindre le patelin semble insurmontable. (Je pense que les deux André se souviennent de ce raidillon). J’avais adopté un 39×28. Avec ce développent j’ai pu passer partout sans trop de difficulté, mais les monts du Perche resteront gravés dans ma mémoire pour la réelle beauté de ces paysages mais aussi pour le profil accidenté du parcours.

C’est dans cette région, que je fus dépassé prestement par Fiona Kolbinger, vainqueur toutes catégories de la transcontinentale cycliste de 4 000 kilomètres ! (un concurrent me l’avait signalée lors d’un précédent contrôle).

À Longny-au-Perche, deux cyclistes Indiens viennent vers moi, carte routière en mains. « Ambouillet, Ambouillet » me demandent t-ils. Tout droit leur répondis-je ! Non « By train ». Ah ok, ils cherchaient la gare la plus proche pour rejoindre l’arrivée. Il ne leur restait plus qu’une centaine de kilomètres, mais complètement défaits, ils ne voulaient pas pédaler un kilomètre de plus… Dommage !

C’est là que les choses se gâtèrent ! Comme Ronan, les cervicales sont devenues progressivement douloureuses et pendant près de 150 kilomètres, j’ai dû rouler le nez dans le guidon. Détachant de temps à autre un bras de ma potence pour visualiser les obstacles éventuels, je progresse ainsi presque à l’aveugle.

Mais dans une côte, en danseuse, le nez baissé sur l’asphalte, je percute violemment un cycliste qui avance plus lentement, l’entraînant avec moi dans le fossé. Très mécontent, dans une langue inconnue, il m’insulte copieusement (à son ton ce ne pouvait être que des insultes). Une inscription sur son maillot « Sofia » me laisse supposer qu’il s’agit d’un Bulgare ! Nous remettons nos vélos d’aplomb, il repart péniblement.
Mais là survient le moment le plus pathétique de ma randonnée ; quelques hectomètres plus loin, mon Bulgare doit s’arrêter à nouveau pour vérifier sa machine et comble de malchance, le nez toujours dans le guidon, je le tamponne encore brutalement et nous finissons à nouveau dans le fossé. Ivre de fureur, j’ai crains un moment qu’il ne m’étrangle ! Pris de panique, j’enfourche mon vélo et pars promptement laissant ma malheureuse victime à son douloureux destin, courageux mais pas téméraire…. J’espère qu’il a pu repartir et terminer sa course…

Je m’en tire avec des ecchymoses et une roue avant voilée, qui heureusement tiendra jusqu’à l’arrivée.

Dreux est enfin atteint dans la douleur ! Je vais voir l’antenne de la protection civile en espérant quelques soins. Ils m’avouent ne rien pouvoir faire pour moi, sinon me donner un rouleau de PQ à caler sous le menton pour maintenir la tête droite…..

J’aurai aimé atteindre Rambouillet avant la tombée du jour, redoutant de rouler la nuit dans cet état, mais hélas, faute d’essence dans le moteur ce n’est qu’à 23 h que j’arrive sous l’arche d’arrivée à Rambouillet, après avoir zigzagué dangereusement sur la départementale 936, très fréquentée.

Avec mes deux derniers compagnons d’infortune, nous franchissons piteusement la ligne d’arrivée, moi le nez dans le guidon, le deuxième tout tordu par un mal de dos tenace et le troisième en danseuse, incapable de s’asseoir sur sa selle ! Mais quel bonheur d’être allé au bout de cette aventure et de surcroît en moins de 80 heures  !

Aussitôt la ligne franchie, un bénévole range mon vélo dans le parc ad hoc et m’accompagne au dortoir. La salle est quasiment vide, je m’endors brutalement. Quelques heures plus tard, un bruit de ventilateur me réveille brusquement, surprise : la salle est bondée et je découvre un cycliste, la tête sous mon lit de camp, ronflant comme un bienheureux !

Au petit matin, retour vers la Bretagne, mais cette fois-ci motorisé, très heureux de cette expérience unique qui me laissera des tas de bons souvenirs malgré les aléas et les tracas inhérents à ce genre d’épreuve. Une aventure magnifique autant humaine que sportive !

Texte : Marc Girard – Photos : DR
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